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La revue littéraire permanente



jeudi 30 avril 2009

"Yves Bonnefoy : de l’impossible présence ?" par François Sicre.


Yves Bonnefoy, poète de l’insatisfaction

Yves Bonnefoy : de l’impossible présence ?

 

par François Sicre

 

 

On pense tout connaître de Bonnefoy et de son concept [1] de « présence » mais on a tort. Etre présent au monde, le tenir pour notre preuve d’existence, le sentir presque physiquement en rendant toute médiation par le langage inutile, c’est tout cela que l’on sait sous la désignation de la présence. Mais si cette présence n’était qu’un leurre, un leurre lucide et conscient pour accéder, comme dans un même mouvement de la pensée, au monde, non plus lointain et assimilable au monde des Idées mais donné là, comme à même rive ? Et la conquête de ce monde serait alors rendu possible par le travail de l’imaginaire poétique qui aurait pour mission de prolonger le réel offert, et de rejoindre l’ailleurs, « ce réel inachevé », selon les mots de Bonnefoy. C’est ce postulat de vouloir placer la présence au monde et l’activité du rêve, à même rive, que nous nous proposons d’expliquer ici.

 

Un paradoxe semble donc fonder la poétique d’Yves Bonnefoy. Dans sa quête du grand réel, en droite ligne de la quête rimbaldienne, le poète sait sa quête vaine. Pourtant, le poète qu’il s’évertue à être cherche comme une présence au contact du monde qu’il parcourt. Commune présence de l’homme et du monde. Cette approche du réel, même effleuré ou partiellement conquis, est la condition nécessaire de ce qui nous fait être au monde : elle est la promesse d’un ailleurs à portée de main. Cette quête d’une (im)possible union n’est alors qu’une étape consciente, prémices naturelles et indispensables pour se propulser vers cet ailleurs toujours désiré. Comme si, en quelque sorte, le réel n’offrait qu’un voile à déchirer, un franchissement dont il faut s’affranchir, une nécessaire trouée à accomplir au cœur de ce qui résiste. Le poète, affranchi de cette étape première dans sa mission poétique, libéré du voile qui, comme un seuil, lui masquait l’autre monde tout en le lui promettant, « pres[sent] violemment » l’autre « voile »[2], féminine et tout aussi invisible, celle qui emporte l’esprit hors du réel, n’importe où mais hors du monde.

Pourquoi  est-il alors possible d’atteindre l’ailleurs promis? Mais « parce que la pensée de l’ailleurs, de l’ailleurs comme tel — l’ailleurs, ce réel inachevé, en chantier, encore transfigurable  —, ouvre alors, à qui a en lui ce désir, ses immenses ailes. »[3] Pour suggérer cette traversée, Bonnefoy emploie la métaphore des ailes qui emportent l’esprit du poète ; Rimbaud, dans son pré-sentiment de la voile, insufflait au poème le même désir de s’envoler hors du monde étouffant des mortels. Il préférait certes l’allusion métonymique à un bateau imaginaire mais cette image participe tout autant de ce besoin viscéral et impérieux d’échapper à une réalité qui ne nous satisfait pas.

 

            Naissance de l’insatisfaction dans l’immersion du réel

 

L’ultime recueil poétique publié à ce jour par Yves Bonnefoy, Les planches courbes[4], en 2001, s’ouvre sur une section intitulée « La pluie d’été » : cet ensemble de poèmes dit l’enchantement à (re)découvrir le monde naturel. Cet enchantement naît de la marche et de la contemplation, à la manière du « Petit Poucet rêveur » de Rimbaud qui « égrenai[t] dans sa course des rimes » ou du même marcheur rimbaldien qui « embrass[ait] l’aube d’été » comme pour mieux la transfigurer. Une première thématique semble se tracer d’elle-même au fil des textes : celle du chemin, de la voie à suivre ou dont il faut s’écarter pour rejoindre l’autre rive, celle de la création poétique. Mais presque simultanément se superpose une thématique seconde : celle que nous nommerons « de l’insatisfaction » ou de la prise de conscience, dans un accès de lucidité, d’un (toujours) impossible saisissement. Le second poème le dit en ces termes :

 

Ils s’attardaient, le soir,

Sur la terrasse

D’où partaient les chemins, de sable clair,

Du ciel sans nombre.

 

Et si nue devant eux

Etait l’étoile,

Si proche était ce sein

Du besoin des lèvres (…)              [nous soulignons]               (LPC, p. 12)

 

Le ciel semble vide, comme incapable d’offrir une possible échappée vers la lumière des astres. C’est à l’homme comme au poète d’y inscrire (d’y écrire) ses rêves. Le second poème d’« Une Voix » apparaît alors comme une réponse à ce vide céleste :

 

Et puisse être le ciel

                Notre façon d’être,

                Avec ombre et couleurs

                Qui se déchirent

           

                Mais dans la hâte même

                De la nuée

                Ont visage d’enfant

                Qui vient de naître (…)                 (LPC, p. 34)

 

Le ciel est ainsi le reflet même du mouvant, l’image de ce qui ne se fixe pas et dont les formes et les teintes « se déchirent », échappent à toute saisie possible. Emblèmes de l’évanescence comme de l’éphémère aspect d’une lumière à visage humain.  Alors que le monde naturel se pare d’humanité par la création du poème et le désir sans cesse renouvelé d’un anthropomorphisme poétique qui peut dire le monde, l’homme, par moments, semble en être exclu, comme interdit ou empêché d’y participer. « Plus de chemins pour nous, rien que l’herbe haute, / Plus de passage à gué, rien que la boue, / Plus de lit préparé, rien que l’étreinte / A travers nous des ombres et des pierres » (LPC, p. 24) Traversé par le monde, le poète est donc comme écarté de celui-ci, comme si le chemin lui-même l’en avait détourné. Cette inversion des rôles apparaît de manière encore plus explicite dans un de ces nombreux poèmes intitulés « Une pierre »[5]. Le monde semble avoir pris congé de l’homme, privé de sens et de voix, au contraire de  l’espace naturel, désormais doté de la parole :

 

                                   Les livres, ce qu’il déchira,

                               La page dévastée, mais la lumière

Sur la page, l’accroissement de la lumière ,

Il comprit qu’il redevenait la page blanche.

 

Il sortit. La figure du monde, déchirée,

     Lui parut d’une beauté autre, plus humaine ,

La main du ciel cherchait sa main parmi des ombres,

    La pierre, où vous voyez que son nom s’efface,

S’entrouvrait, se faisait une parole.         (LPC, p. 39)

 

Ecarté du monde, en retrait ou en repli, l’homme attend un signe favorable, comme une ouverture vers la voie de la poésie. Ainsi, à la différence des noces camusiennes, le poète reste spectateur d’un réel qu’il ne fait qu’effleurer ou pressentir. Ce pressentiment d’une impossible adhésion (totale) au monde est un motif récurrent de cette poésie du leurre : dans le poème « Le souvenir », tiré de Ce qui fut sans lumière, paru en 1987, un marcheur, congédiant le monde, s’écriait : « Adieu, (…) / Présence qui ne fut que pressentie. »[6]  Cette sensation est précisément la marque d’un lien défait, d’un désaccord. Seule la beauté demeure, se détournant de l’humain :

 

(…) Ô terre,

                Signes désaccordés, chemins épars,

                Mais la beauté, absolue beauté,

                Beauté du fleuve              [nous soulignons]               (LPC, p. 25)

 

Ainsi cette beauté du monde naturel est « absolue » :  la résonance étymologique nous rappelle alors qu’elle se suffit à elle-même puisqu’elle a proprement « rompu tout lien », dissout toute relation.

 

Mais au-delà de cette marche purement contemplative de l’esthète Bonnefoy, l’errance se mue en quête de souvenirs : ce travail de recomposition mentale du paysage, des silhouettes et des voix est la matrice même du poème à venir. Là encore, on retrouve deux influences majeures de la poésie de Bonnefoy : Rimbaud, encore, car comme dans le poème en prose « Jeunesse » tiré des Illuminations : « (…) l’inévitable descente du ciel, la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l’esprit »[7]. Et Paul Valéry, pour qui le texte-à-l’œuvre est un travail de l’esprit qui permet non seulement de laisser le réel s’échapper mais aussi (et peut-être surtout) de voir comme une absolue perfection poétique le fantasme même de son propre texte. Toute tentative de capter le réel dans sa parfaite essence est vaine, Bonnefoy le sait. Comme une fugue rimbaldienne.

Et c’est précisément de cette impossible coïncidence entre la perception et la représentation que surgira la tentative poétique. Pour y conquérir le rêve, à même rive que la vie.

 

L’inadéquation créatrice ou le rêve à même rive

 

Le rêve n’est pas une échappatoire au réel. Il est le gain de l’errance, de l’adhésion tellurique, du consentement à notre finitude. Il opère à notre insu. Il nous apprend qu « Ici devient là-bas sans cesser d’être. » (LPC, p. 40) Le triptyque « A même rive » dans Les planches courbes illustre parfaitement cette approche du rêve. Il n’est pas une activité détachée de l’errance poétique : il existe conjointement, comme pour offrir au réel le prolongement qu’il rêve d’avoir, au plus secret de lui-même. Le jeu temporel contribue à brouiller rêve et réalité : ainsi, la première forme verbale « prend », dans le premier volet, est une troisième personne de l’indicatif présent dont le sujet proprement fait défaut. Ce même verbe, redoublé en quelque sorte mais à la forme pronominale, resurgit dans le troisième quatrain, précédé de l’indéfini « on ». L’indétermination permet alors d’inclure le lecteur à l’activité du rêve éveillé, oxymore ô combien précieux,  pour comprendre la nature et la place du rêve dans la poésie d’Yves Bonnefoy :

 

Parfois prend le miroir

Entre ciel et chambre

Dans ses mains le minime

Soleil terrestre

 

Et des choses, des noms

C’est comme si

Les voies, les espérances se rejoignaient

A même rive.

 

On se prend à rêver

Que les mots ne sont pas

A l’aval de ce fleuve, fleuve de paix,

Trop pour le monde (…)               (LPC, p. 51)

 

L’inadéquation  entre le monde et le mot semble inéluctable mais elle est créatrice, génératrice du poème qui devra dire cet écart. Bien sûr, « on se prend à rêver » que l’adéquation pourrait être possible : la fluidité de la consonne fricative « v », dans une subtile allitération, rassemble à elle seule, et comme « à même rive », le fleuve, l’aval et le rêve sous sa forme infinitive « rêver », forme idéale du « tout possible. » Cette forme est d’ailleurs utilisée pour ouvrir le deuxième volet du triptyque et élargir alors le champ sémantique du verbe : ainsi veut-il « Rêver : que la beauté / Soit vérité, la même / Evidence, un enfant / Qui avance, étonné, sous une treille. » (LPC, p. 52) L’adjectif « même », contre-rejet et liaison avec l’« évidence », réitère la volonté de faire coïncider le rêve et la vie, l’abstraction pure (la vérité) et le symbole même du vivant (l’enfant). La quête d’un rêve à l’œuvre concomitant de l’être au monde se poursuit donc, au prix parfois d’une inversion cosmique fantasmée :

 

            Et plus tard on l’entend,

                Seul dans sa voix

                Comme s’il allait nu

Sur une plage

 

Et tenait un miroir

Où tout du ciel

Trouerait, à grands rayons, recolorerait

Tout de la terre.

 

Il s’arrête pourtant

Ici ou là,

Son pied pousse, distrait,

L’eau dans le sable.                         (LPC, p. 53)

 

Mais cette poussée vers le rêve, cette tentative de rejoindre l’ailleurs ici ne semble pas véritablement naturelle. Ainsi, rien n’est vraiment gagné si ce n’est cette réaffirmation lucide qu’il faut « attendre du rêve ce qui va faire la preuve que l’existence a un sens. »[8] Mais c’est hélas aussi la preuve que l’existence nous dépasse. On serait alors comme dépassé par le monde lui-même et l’on comprend mieux dès lors ce perpétuel débordement du monde sur l’homme à travers les poèmes de ce recueil ultime. L’absence de naturel dans la conquête de la présence se laisse parfois lire entre les lignes si l’on est attentif à des documents peu connus ou peu exploités concernant Yves Bonnefoy lui-même, comme cet entretien donné à Fabio Scotto à l’occasion des quatre-vingts ans du poète pour la revue Europe : « Ecrire en poésie, disons plutôt en direction de la poésie, c’est assurément tenter de forcer sa voie vers l’immédiat dans la chose, vers ce que j’appelle la présence (…) »[9] [nous soulignons]

 

L’aveu de Bonnefoy est explicite : « forcer sa voie », c’est bien tenter de rompre ce qui naturellement nous résiste. Et si l’on pousse l’analyse encore plus loin, on s’aperçoit alors que cette présence tant recherchée et si rarement conquise n’est peut-être qu’un leurre : finalement, un pur concept… Point de présence « réelle » alors ? Tout au plus une simple vue de l’esprit ?… Voilà des conclusions qui pourraient remettre en question toute la poétique de Bonnefoy, si soigneusement élaborée… Réfléchissons un instant : si nous ne sommes pas présents au monde, alors nous en serions absents…Mais c’est encore Rimbaud et sa prophétie d’Une saison en enfer : « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde »,[10] clamait-il dans ses « Délires ». Ainsi, si Bonnefoy croit avoir vaincu l’ange valéryen en décidant de l’« oublier », il n’aura jamais pu égaler la lucidité rimbaldienne ni son délire clair-voyant, même au prix d’une impossible présence… 

 

 

 

[1] Nous employons volontairement ce terme que le poète abhor= re et combat

[1] Nous employons volontairement ce terme que le poète abhorre et combat. Ce combat nous semble parfois vain car toute notion généralisée et tendant à l’abstraction peut, sans créer de polémique ou de rébellion stérile, être considérée comme un concept .

 

[2] Ultime vers des « Poètes de sept ans » qui propulse l’enfant / Rimbaud hors de sa fenêtre, vers l’ailleurs tant désiré, d’abord refusé par les « persiennes closes » . Les « pièces de toile » de son lit se muent alors en voiles fabuleuses d’un bateau ivre, prêt à fuir cet insupportable réel. L’imaginaire est le seul salut.

[3] Yves Bonnefoy, L’imaginaire métaphysique, Editions du Seuil, « La librairie du XXIème siècle », article « Post-scriptum », 2006, p. 41.

 

[4] Nous utiliserons l’abréviation LPCpour désigner le recueil des Planches courbes. Les références aux pages, pour les citations tirées de ce recueil, correspondent à l’édition Gallimard, dans la collection « Poésie », parue en 2003.

 

[5] Ce procédé était déjà à l’œuvre dans les recueils Hier régnant désert et Pierre écrite, respectivement datés de 1958 et de 1965 : la nature et les objets sont les témoins de la vie des hommes et ils prennent parfois la parole pour la commenter.

 

[6] Ce qui fut sans lumière suivi de Début et fin de la neige et de Là où retombe la flèche, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1995, p. 14.

 

[7] Rimbaud, Poésies, Paris, Gallimard, Folio « classique », 1999, p. 235.

 

[8] Yves Bonnefoy, L’imaginaire métaphysique, op. cit., article « Ecrire en rêve », p. 93.

 

[9] Europe, revue littéraire mensuelle, Yves Bonnefoy, n° 890-891 / juin-juillet 2003.

 

[10] Rimbaud, Poésies, op. cit., p. 188.

 

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